Éditorialistes
Normand Breault

Normand Breault

Le temple et les besoins humains

retraité, chrétien engagé dans des causes sociales comme le développement des peuples avec Développement et Paix et le respect des droits humains.

[Ce qui suit est une traduction du texte de Giles Fraser publié dans le Guardian.co.uk le 17 novembre 2011. ]

 

La cathédrale Saint-Paul et l'Église ne doit pas ignorer les besoins humains fondamentaux

 

Le mouvement Occupy offre l'occasion providentielle de redécouvrir le sacré chrétien: non dans les temples riches, mais dans la quête de justice.

 

Une note d'éviction est brochée sur une tente près de la cathédrale Saint-Paul.Photographie: Suzanne Plunkett/Reuters

 

 

«C'est ici que Jésus Christ est né», chuchote un guide à la voix de baryton bien exercée et quelque peu affectée. Les cloches sonnent et l'encens embaume l'église. Et des milliers de personnes font la queue en silence. Les bus des hôtels de Jérusalem franchissent le poste de contrôle israélien et libèrent leurs passagers à quelques pas de l'étroite entrée de ce sanctuaire, l'un des plus saints du christianisme.     

 

Les Croisés ont un jour abaissé l'entrée qui était autrefois une entrée majestueuse permettant aux  pèlerins d'entrer dans l'église sur leur cheval. Rien d'aussi profane qu'un cheval, et ses déjections inévitables, doit se promener près d'une endroit aussi sacré. Dans Lévitique 10, 10, on lit:  « C'est pour être à même de distinguer le sacré du profane, ce qui est impur de ce qui est pur». En d'autres mots, l'Église doit se protéger contre le monde.  

 

Assis loin de Manger Square, je me suis de plus en plus mis en colère contre cette conception du sacré, si fortement enracinée. Bethléem est le théâtre d'une grande injustice et d'un isolement social. Le mur de séparation israélien a coupé toute la ville de ses sources traditionnelles de vitalité sociale et économique. Les familles vivant à quelques milles les unes des autres ne peuvent plus se visiter. Mais les graffitis couvrant le haut mur de ciment lancent un simple message d'espoir: « Rien n'est éternel».

 

Il semble pourtant que, pour de nombreux pèlerins à Bethléem, cette réalité politique complexe, on doit l'éviter en passant de l'autre côté. Ces gens en sont ainsi venus à trouver un lieu sacré protégé de la politique, comme le sacré est séparé du profane. Il y a dans tout cela une terrible ironie, puisque la naissance de Jésus Christ, dans une petite étable puante, et menacé par les forces d'occupation, signifie précisément le rejet total de cette conception du sacré. On ne peut plus présenter Dieu dans une altérité parfaite. Le sacré n'est plus à protéger du profane. C'est pourquoi Jésus fait une telle éclatante démonstration de fraternisation avec ceux et celles qui étaient traditionnellement empêchés d'entrer dans le lieu sacré - les éclopés, les aveugles, les pécheurs, les lépreux, les femmes menstruées.

 

Dans la vie de Jésus, le sacré est redéfini en quête de justice. Comme les prophètes avant lui, Jésus est au mieux indifférent, au pire directement hostile, aux formes traditionnelles de protection contre la profanation - se laver, interdire le travail durant le Sabbat, etc. Le travail des professionnels religieux ne consiste pas à garder Dieu propre, comme on doit protéger des taches d'encre un livre neuf. «Je suis venu apporter une bonne nouvelle aux pauvres, la liberté aux captifs, la vue aux aveugles».

 

C'est pourquoi la relation entre le camp Occupy et la cathédrale Saint-Paul est si fondamentalement théologique. Pour celles et ceux qui ont une compréhension traditionnelle du sacré, le camp constitue une menace, tout comme l'impur est perçu comme une menace pour le pur. Le camp est sale et chaotique; les directives, crues et viscérales. Ça sent le renfermé et l'urine. À l'intérieur de la cathédrale, le chœur chante la majesté et l'altérité de Dieu.          

 

Le magnifique temple de Christopher Wren est le lieu parfait pour contempler l'ordre universel et la beauté transcendante du sacré traditionnel. C'est le lieu du culte plein de dignité et de sérénité religieuse. Dans cette perspective, le camp est perçu comme une invasion existentielle, une écrasante  menace au sacré. Mais c'est exactement ce qu'ont fait vivre la naissance et le ministère de Jésus. Et c'est pourquoi Jésus a eu une  relation tellement inconfortable avec les autorités religieuses de son temps.      

 

Ce qui est intéressant, c'est que le sacré vécu comme séparation coûte souvent cher. Tant pour le séculier que pour le religieux, l'argent est le meilleur moyen par excellence à notre disposition pour nous permettre de nous préserver de la vulnérabilité et du tourbillon émotionnel que produit la rencontre de l'humanité crue des besoins et de la rage. Ceci est vrai et pour le penthouse minimaliste du millionnaire et pour l'altérité de l'enceinte d'une cathédrale.

 

Si, tout au long de son existence, l'Église a vécu des périodes où elle a senti le besoin de se départir de sa richesse, ce n'est pas d'abord parce qu'elle juge l'argent intrinsèquement mauvais, mais parce que l'argent peut facilement devenir un moyen de se protéger contre la réalité, et donc de se protéger contre Dieu. Saint François n'a pas demandé à l'Église de vivre pauvre, de vivre dans un puritanisme qui niait la vie. Il a voulu, au contraire, qu'elle prenne la pleine mesure de ce que veut dire être totalement et complètement vivant.

 

Le mouvement Occupy est donc, pour l'Église, un moment béni de Dieu. Le sacré, en tant que recherche de la justice, demande que la communauté chrétienne ne s'éloigne jamais de ces réalités politiques et économiques que le mouvement Occupy met en évidence. Après tout, la justice financière est le thème prioritaire de la Bible. Occupy fournit une nouvelle fois à l'Église l'occasion de se réformer - réforme qui, comme la révolution perpétuelle de Trostky, est un processus perpétuel et sans fin - pour reconquérir sa propre vulnérabilité intrinsèque devant l'autre. Bien sûr, c'est une perspective qui effraie. Mais saint Paul lui-même l'a dit bien clairement: notre force est plus manifeste dans notre faiblesse. Voilà pourquoi la cathédrale qui porte son nom ne doit jamais recourir à la loi ou à la police pour se protéger contre la supposée menace d'une protestation pacifique.

 

 

" Le mouvement Occupy offre l'occasion providentielle de redécouvrir le sacré chrétien: non dans les temples riches, mais dans la quête de justice."